Data et Créa : et si on les mariait ?

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La mode voudrait que le monde du marketing et de l’innovation soit divisé en deux. à l’image de notre cerveau, il serait partagé entre hémisphère gauche et droit, entre raison et désir, vision analytique et vision créative.

Calculatrice ou Crayola. Analyste ou créatif. Et l’on nous demanderait de choisir notre camp.

D’un côté : la « dataïfication » du monde et les capacités de plus en plus puissantes des machines marqueraient la victoire des cerveaux analytiques par KO. La créativité devrait se soumettre au diktat de la donnée.  L’algorithme serait né pour dominer le monde et emmener l’humanité dans une nouvelle transcendance.

De l’autre : la data serait une machine de destruction massive. Asséchant le monde. Stérilisant l’innovation réelle qui ne peut venir que d’une animalité transgressive. Elle nous préparerait au pire des mondes. Le totalitarisme du siècle ne serait plus idéologique ou religieux mais technologique.

Un peu d'histoire...

Les années 1970. L’ordinateur part à la conquête du monde. Il est l’apanage de Big Blue et des ingénieurs. Il est au service exclusif des banques et des armées. C’est l’arme des riches et des organisations pyramidales. Il marque la victoire du calcul et de l’ordre sur toute forme de pensée. La créativité, elle, est forcément manuelle. Elle est au bout d’une plume, d’un pinceau, d’une guitare ou d’une pellicule. Elle se dessine, se chante ou se pétrie. Quant à l’innovation sociale, elle est forcément politique.

Puis, à la fin des années 1970, une bande de jeunes californiens, épris de beat culture, des Nolan Bushnell, Ted Dabney (fondateurs d’Atari), Steve Wozniak, Steve Jobs… se passionnent pour l’informatique. Ils veulent la libérer pour en faire un objet de plaisir.

Et dans les années 1980, l’ordinateur devient personnel. Il quitte le monde de l’entreprise pour entrer dans les familles. Tous peuvent y accéder. Il s’ouvre à de nouvelles capacités. Il permet de modifier des images, des sons. Il se transforme peu à peu en support créatif. Adobe remplace le photocompositeur. La chaîne graphique, la musique puis la vidéo se numérisent.

IBM et HP se découvrent des pieds d’argile, et sont terrassés par les nouveaux acteurs qui puisent leurs racines dans la révolution culturelle des seventies. L’informatique se transforme en une plate-forme de création mondialisée.

Avec les années 2000, les ordinateurs se connectent entre eux, et les humains sont désormais tous à cinq degrés les uns des autres. L’humanité se réunit dans l’utopie numérique. Les outils de la création se démocratisent. Chacun devient un média. Youtube est plus puissant que le Super Bowl. En quelques années, le net balaie les majors de la musique. Des courants musicaux  naissent au cœur de l’électronique. Une culture s’y développe. L’ingénieur devient hype, le geek superhéros. Avant, pour « être cool », on créait un groupe de rock, maintenant on lance une start-up. Les modèles hiérarchiques, les hyperstructures, les institutions et les monopoles du siècle dernier partout vacillent. L’Internet s’impose comme le creuset de l’innovation sociale. De nouveaux modèles économiques apparaissent. L’économie devient circulaire. La révolution est au bout d’une app.

L’ordinateur colonise notre intimité. Il devient le terrain d’expression de nos sentiments amoureux. C’est devant un écran et sur un clavier que l’on se découvre et fait naître la passion. Les terriens se droguent aux mouvements. Le temps se rétrécie. On construit son monde en selfie. La réussite s’évalue au nombre de like.

Avec l’ordinateur, l’impensable s’est produit. Une machine intrinsèquement analytique est devenue créative. Hémisphère gauche et droit ont fusionné pour donner naissance à l’une des plus formidables puissances d’innovation ou plutôt de chamboulement du monde.

Aujourd’hui, nous sommes à l’âge de pierre de la donnée.

Nous commençons à peine à en accumuler. Nous balbutions dans son utilisation. Comme l’informatique, il y a quarante ans, elle est encore le monopole des ingénieurs et des mathématiciens. Nous voyons ici ou là sa puissance mais elle n’a pas encore bouleversé nos vies.

D’aucuns nous la décrivent comme une source infinie de progrès, d’autres comme le début de nos pires cauchemars. La réalité est que nous n’avons que peu de certitudes.

D’un côté, le monde ne semble pas prêt de se déconnecter, et de nouveaux gisements de données ne cessent plus d’apparaître. Homo numericus produit en quarante-huit heures ce que Homo sapiens a produit de sa naissance jusque dans les années 1960. Les algorithmes et les capacités de calculs sont de plus en plus puissants.

De l’autre, le terrien postmoderne dévore la créativité. Il surconsomme les innovations de rupture. Il transforme l’art en un objet de consommation courant. Il plébiscite l’expérience sur la valeur fonctionnelle des produits. La créativité et le design d’un produit génèrent plus de capitalisation boursière que les usines qui servent à le produire. Jamais l’émotion n’a eu autant d’importance dans la vie des humains. Elle gouverne tout.

Il n’est pas très risqué de prédire que la donnée et la créativité forgent le futur proche de notre humanité.

Contrairement aux idées reçues, l’Homme n’est pas asymétrique. Il n’est pas analytique ou créatif, rationnel ou émotionnel, conservateur ou audacieux. Il est un. Il forme une harmonie.

Il n’y a donc aucune raison d’opposer data et créativité.

Bien au contraire, data et créativité avancent ensemble. Comme un vieux couple, elles impriment le même mouvement de transformation du monde. C’est ce que nous enseignent ces trente ans d’innovations et de créativité. La méthode de l’une nourrie l’inventivité de l’autre. Elles forment un tout. L’une retient l’autre, lui donne de la saveur. Ensemble elles équilibrent le monde.

Comme l’informatique, il y a quarante ans, le destin de la donnée est de fusionner avec la créativité. C’est notre meilleure protection contre le conservatisme technophobique ou la folie transhumaniste.

Et pour allier innovation et humanité, notre responsabilité est de préserver l’harmonie de ce vieux couple.

bruno jean